Black Indians de la Nouvelle-Orléans, lumières et ténèbres

Big Chief Victor Harris, Spirit of Fi Yi Yi

Big Chief Victor Harris, Spirit of Fi Yi Yi / © Jeffrey David Ehrenreich

 
On est ébloui par les plumes, les paillettes et les perles multicolores. On est possédé par les chants, la musique et les rythmes effrénés. Mais rapidement on est révolté par la violence de l’esclavagisme, la ségrégation et le racisme. Le musée du quai Branly — Jacques Chirac (7e) dévoile Black Indians de La Nouvelles Orléans. Jusqu’au 15 janvier, vous avez un double rendez-vous avec l’Histoire et la tradition carnavalesque. Cette exposition plonge le public dans la lumière et l’obscurité humaine. Étonnante !

 

Les Black Indians sont des groupes d’Africains-Américains qui défilent au carnaval du Mardi gras de La Nouvelle-Orléans. Leurs costumes s’inspirent des tenues cérémonielles amérindiennes. Ils constituent l’expression la plus flamboyante des performances culturelles de leur communauté. Cette tradition, qui remonte au 19e siècle, est née de la résistance au ségrégationnisme. Les Africains-Américains étaient exclus du carnaval officiel dominé par la communauté blanche.

 

À travers le carnaval, l’exposition raconte un pan de l’histoire des États-Unis. D’un côté, la brutalité vécue par les Africains-Américains : capture, déracinement, esclavage… De l’autre, la capacité à surmonter la barbarie et à créer un outil fédérateur et puissant : la tradition carnavalesque. D’ailleurs, pour arriver à la lumière qui rayonne à la fin du parcours de l’exposition, il faut d’abord traverser un ténébreux tunnel.

 

De l’ancien monde au nouveau

L’exposition s’organise en six tableaux consécutifs suivant un parcours géographique et chronologique. La première section présente la région de la Louisiane et ses habitants amérindiens. Puis, la poussée colonisatrice européenne et les affres de l’esclavage. Dans un contexte commun de servitude et d’oppression, les Amérindiens tissent des liens durables et respectueux avec les Africains nouvellement arrivés. La Nouvelle-Orléans est fondée en 1718.

 

La section suivante évoque la colonisation de la Louisiane et la mise en place d’une société esclavagiste (Colbert édicte le Code noir en 1685). La religion catholique interdisait aux esclaves de travailler la terre le dimanche. Des esclaves africains, des métis et des Amérindiens se réunissaient pour commercer, danser, jouer de la musique et échanger des stratégies de survie. Dès lors, ces rencontres favorisent des expressions culturelles, artistiques et religieuses renouvelées comme la langue créole et le vaudou.

 

La troisième section évoque le passage de l’administration européenne de l’Amérique vers la création des États-Unis d’Amérique en 1776. Au début du 19e siècle, en 1803, Napoléon vend la Louisiane au pays naissant. Dans le bouillon de cultures que représente la Nouvelle-Orléans, aux danses africaines s’ajoutent de nouvelles sonorités grâce aux migrants ayant fui la révolution haïtienne (1791). C’est dans ce creuset qu’émergent le jazz et le blues.

 

La question raciale

La quatrième partie de l’exposition aborde « la fin » de l’esclavagisme. Les empires français, anglais, hollandais et portugais se sont enrichis grâce à l’esclavage des Africains. Pourtant, l’édification de la jeune Amérique a reposé sur la même force de travail. L’idéologie suprémaciste ne s’éteint pas avec la fin de la guerre de Sécession. Elle se perpétue avec les lois ségrégationnistes, les groupes suprémacistes et la pratique de louer le travail des prisonniers condamnés, noirs la plupart.

 

L’ouragan Katrina en 2005 est un tournant décisif dans l’histoire de La Nouvelle-Orléans. L’avant dernière section expose ses conséquences. Ce désastre, plus culturel que météorologique, illustre la ségrégation socio-raciale de la ville. La communauté africaine-américaine occupe les quartiers les plus vulnérables aux ouragans.

 

La dernière section célèbre les principales traditions culturelles de La Nouvelle-Orléans dont le carnaval des Black Indians est le point d’orgue. Au travers de costumes, d’objets, de vidéos et de bandes sonores, le public s’empare de la fête. Les chants, la musique et le rythme puisent dans les religions africaine, vaudoue, catholique, islamique et dans l’imaginaire amérindien. Cette tradition est l’ultime acte de résilience par lequel les cultures africaines déracinées deviennent la culture africaine-américaine.