Fela et l’afrobeat : énergie, créativité et pensée politique

Fela à Toronto en 1989

Fela à Toronto en 1989 / © Rick McGinnis

 

Un hommage à « celui qui porte la mort dans sa poche », à « celui qui est mystérieux » et à l’inventeur de l’afrobeat. La Philharmonie de Paris (19e) dévoile, jusqu’au 11 juin 2023, l’exposition Fela Anikulapo-Kuti. Rébellion afrobeat. Elle mêle étroitement l’œuvre musicale et la pensée politique de l’artiste nigérian. Un parcours des plus immersifs et stimulants vous embarque dans un voyage depuis les racines de l’afrobeat jusqu’à l’expérience d’un concert de Fela. Une vraie belle découverte !

 

« Vous, les Africains, écoutez-moi comme des Africains. Les autres, gardez l’esprit ouvert ». L’afrobeat connaît aujourd’hui un rayonnement planétaire. Fela, lui, a acquis le statut d’icône frondeuse et transgressive. Sa vie est riche d’évènements et d’engagements, d’actions et de contradictions. Cette exposition explore toute la richesse de la créativité artistique et de l’engagement politique de l’artiste. Elle souligne à quel point l’afrobeat est une musique à danser et à penser.

 

L’exposition propose un parcours enveloppant, à l’image de la rythmique répétitive de l’afrobeat. Elle dévoile une trentaine de costumes chatoyants et même une collection de slips… Ainsi que de nombreuses photographies et archives inédites. Les sections s’articulent dans une circulation labyrinthique qui amène le visiteur au cœur de l’exposition : l’Afrika Shrine, le club privé de Fela. Tout l’espace, à la fois sobre et foisonnant, résonne des sons de l’afrobeat.

 

Du highlife à l’afrobeat

Né en 1938, Olufela Olusegun Oludotun Ransome-Kuti grandit à Abeokuta, dans la région yoruba, non loin de Lagos, la capitale du Nigéria. Cette ville était alors le centre politique et économique de la colonie britannique. Le highlife fait danser la haute société nigériane. Fela baigne dans un environnement musical cosmopolite et se met très tôt au piano. En 1958, il part à Londres suivre des cours de musique. Il y découvre le jazz de Miles Davis, Charlie Parker et John Coltrane. À son retour en 1963, il fonde le groupe Fela Ransome-Kuti and His Koola Lobitos. L’influence des arrangements complexes du jazz commence à transparaître dans ses compositions.

 

C’est à la suite d’un voyage aux États-Unis en 1969 que Fela pose les jalons musicaux de l’afrobeat incarné par My Lady Frustration. À son sujet, Fela déclare plus tard : « Pour moi, c’est la première chanson véritablement africaine que j’ai écrite ». Il introduit les lignes mélodiques et rythmiques les unes après les autres et joue sur une polyrythmie complexe. L’afrobeat est donc la synthèse de nombreuses sources : des rythmes yoruba au free jazz, en passant par le highlife ou le funk africain-américain.

 

L’engagement politique

Dès le début des années 1970, le discours et les chansons de Fela prennent une coloration politique de plus en plus forte. Il dénonce inlassablement la corruption des élites politiques et économiques, la brutalité des régimes nigérians successifs et la mentalité néocoloniale. Symbole de son éveil idéologique, l’artiste abandonne le patronyme « Ransome », perçu comme un nom d’esclave, au profit de « Anikulapo-Kuti », « celui qui porte la mort dans sa poche » en yoruba.

 

En concert, il s’affiche les poings levés, s’inspirant du salut du Black Power états-unien. Des chansons comme Why Black Man Dey Suffer (1971) ou Black Man’s Cry (1971) affirment la fierté d’être noir et d’en finir avec l’avilissement colonial. Avec Zombie (1976), titre condamnant la violence aveugle de l’armée, Fela devient la cible des gouvernements nigérians successifs et multiplie les séjours en prison.

 

Un phénomène planétaire

À partir de 1975, l’écho de la musique de Fela et de son engagement politique dépasse le Nigeria. Elle attire l’attention de managers et producteurs européens. La presse occidentale porte à Fela un intérêt grandissant. C’est en France que l’écho médiatique est le plus fort. À une époque marquée par l’essor de la world music et des mobilisations antiracistes, la figure de résistant hédoniste offerte par Fela ne laisse pas indifférent.

 

Le 2 août 1997, Fela Anikulapo-Kuti s’éteint à l’âge de 58 ans. Bien qu’il n’ait cessé de nier l’existence de la maladie, c’est bien le sida qui a raison de lui. Les adieux sont à la hauteur de ce qu’il a incarné pour les Nigérians. Plusieurs dizaines de milliers de personnes se réunissent à Lagos pour lui rendre un dernier hommage. Fela porte pour l’occasion l’un de ses costumes chatoyants et un dernier joint de cannabis entre les doigts pour le voyage.