Article

La France restitue au Bénin 26 œuvres pillées pendant l’époque coloniale

Trois bochio des rois d’Abomey / © Musée du quai Branly – Jacques Chirac / photo Léo Delafontaine

Partager sur email
Partager sur facebook
Partager sur twitter

Temps de lecture: 4 minutes

Par Wilson OSORIO

 

Un événement historique. Après plusieurs demandes de restitution rejetées et des contraintes juridiques qui semblaient insurmontables, la France restitue 26 trésors pillés au Bénin pendant les guerres de colonisation. Cette restitution scelle la fin d’un sinueux parcours et, de façon prévisible, le début de restitutions à plus grande échelle.

 

Les 26 œuvres restituées comprennent les trois bochio des rois d’Abomey: Ghézo (homme- oiseau), Glélé (homme-lion) et Béhanzin (homme-poisson). Ces trois statues ont une grande valeur artistique mais avant tout elles sont revêtues d’une dimension sacrée. Parmi les autres objets restitués se trouvent deux trônes, un siège royal, six autels portatifs, trois insignes d’autorité, quatre portes du palais royal d’Abomey… 

 

Histoire d’un butin de guerre

 

Entre 1890 et 1894, au sud du Bénin actuel, des conflits puis une guerre opposent le royaume du Danhomè à la France. Une colonne expéditionnaire menée par le colonel Alfred Dodds entre à Abomey, capitale du royaume Danhomè, le 17 novembre 1892. Les troupes françaises prennent le palais que le roi Béhanzin, dans sa retraite, a quitté́, et emportent un ensemble d’objets royaux comme butin de guerre.

 

Le colonel Dodds devenu général décide de donner 26 pièces au musée d’ethnographie du Trocadéro en 1893. Les trônes et les statues royales bénéficient d’une exposition particulière. En 1937, à l’ouverture du Musée de l’Homme, certaines œuvres restent en réserve et d’autres sont exposées dans des vitrines monographiques.

 

En 1989, pour la première fois, certaines de ces œuvres sont prêtées à Abomey pour une exposition. Entre-temps, le laboratoire d’ethnologie du Musée de l’Homme transfère la collection au Musée du quai Branly en 2003. Et trois ans plus tard, un nouveau prêt a lieu: quelques pièces rejoignent l’exposition «Béhanzin» à Cotonou, ville portuaire de la côte sud du Bénin.

 

En 2008, après une étude menée par le Musée du quai Branly à Abomey avec des scientifiques béninois, les œuvres sont rapprochées d’ateliers de production sur place et leur usage mieux connu. En 2012, l’espace dédié au royaume du Danhomè au Musée du quai Branly augmente sensiblement. La muséographie souligne à la fois la dimension historique, anthropologique et esthétique des œuvres d’Abomey.

 

Une initiative historique

 

Mesure de réparation et de justice, cette restitution est inédite pour des biens matériels. Elle se veut historique car elle ouvre un chapitre nouveau de l’histoire des relations que la France entretient avec le Bénin, et avec les autres territoires qu’elle a colonisés. Mais pour arriver jusqu’à la promulgation d’une loi dérogatoire au Code du patrimoine français fin 2020, les intéressés ont dû parcourir un long chemin.

 

En 2005, Christiane Taubira, député de Guyane, demande au gouvernement français de restituer les œuvres d’Abomey au Bénin. Plus tard, en 2013, le Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) prend le relai et publie une demande de restitution dans la presse française.

 

En 2016, Bénin présente une pétition officielle de restitution. Le gouvernement de François Hollande la refuse en mars 2017 par la voix de son ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault. Il oppose le principe d’inaliénabilité et d’imprescriptibilité du patrimoine national.

 

Emmanuel Macron devient président de la République en mai 2017. Six mois après, lors d’un discours à l’Université de Ouagadougou (Burkina Faso), il exprime son souhait pour que «d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique». C’est dans ce cadre que Felwinn Sarr et Bénédicte Savoy ont été chargés par le président de conduire un groupe de travail à propos des restitutions.

 

Novembre 2018. Les professeurs Sarr et Savoy remettent leur rapport au président de la République: «Restituer le Patrimoine africain: vers une nouvelle éthique relationnelle». La France décide alors de restituer au Bénin 26 œuvres issues des prises de guerre du Général Dodds à Abomey.

 

Un cadre juridique et législatif spécifique entoure les biens patrimoniaux conservés par les musées de France. Les biens publics sont inaliénables et imprescriptibles: ils ne peuvent pas changer de propriétaire quelle que soit la circonstance historique de leur acquisition. Seule une loi dérogeant à l’inaliénabilité des collections peut permettre un transfert de propriété.

 

Le projet de loi est présenté au Parlement par le gouvernement en juillet 2020. Après un travail de consultation de nombreux experts, la loi est adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 17 décembre 2020 et promulguée par le chef de l’État une semaine plus tard. L’actuelle exposition du musée du quai Branly est donc la dernière étape de ce sinueux parcours.

 

La fin du périple

 

À leur retour au Bénin, les 26 œuvres seront exposées au sein de la maison du Gouverneur de Ouidah située à côté du Musée international de la mémoire et de l’esclavage. Ensuite, elles rejoindront le futur Musée de l’épopée des Amazones et des rois du Danhomè à Abomey, dont les palais royaux sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.

 

Afin d’assurer la prise en charge des œuvres, le Bénin s’est engagé dans une politique de mise à niveau de ses infrastructures et équipements aux standards internationaux. Le pays va également privilégier la préparation des compétences culturelles et scientifiques concernées en réserves, en atelier et en exposition. Cette volonté s’est également traduite par la modernisation du cadre législatif régissant le secteur. Le 14 octobre dernier, l’Assemblée nationale du Bénin a adopté la loi portant Protection du patrimoine culturel.

 

De son côté, la France s’est engagée dans un programme de soutien et de coopération avec le Bénin. Les équipes du Musée du quai Branly – Jacques Chirac vont prendre pleinement part au projet à travers le partage de pratiques, de savoir-faire et d’expériences sur la conservation préventive.

 

Le Musée du quai Branly – Jacques Chirac entretient des relations suivies avec de nombreuses institutions à travers le monde. Chaque année, 1 100 œuvres appartenant à des établissements étrangers ou français sont ainsi prêtées au musée, à l’occasion d’expositions temporaires principalement. S’agissant des prêts sortants, environ 70 dossiers de prêts sont ouverts et instruits chaque année (67 en 2020). Le musée prête plus de 100 œuvres par an à des institutions étrangères en Europe ou dans le monde (116 en 2020).

> + Encore !