Interview

Eva-Maria Geigl: «L’histoire de l'humanité est faite d’une succession de migrations»

Nous sommes tous africains: nos ancêtres viennent tous d’Afrique. Nous sommes tous des migrants: les populations se déplacent, se mélangent et cela se traduit parfois par un remplacement des populations autochtones. Il n’existe pas de populations génétiquement «pures». Il faut d’ailleurs s’en réjouir!

© Musée de l’Homme 

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Temps de lecture: 4 minutes

PARISCOSMOP a choisi de relayer ici cette interview à Eva-Maria Geigl publiée dans le dernier numéro du Courrier de l’Unesco. Mme Geigl est directrice de recherche au CNRS et coresponsable d’une équipe en paléogénomique à l’Institut Jacques Monod à Paris.

 

La substance et la portée de cet article peuvent aider à élucider le débat et à enrayer l’une des théories complotistes qui circulent dans ces temps de pré-campagne politique.

 

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Agnès BARDON / Courrier de l’Unesco / e-ISSN 2220-2277 – publié sous la licence [CC-BY-SA 3.0 IGO].

 

Quel est le rôle de la paléogénomique?

 

La paléogénomique est une discipline complémentaire de l’archéologie et de l’anthropologie. Les archéologues procèdent à des fouilles et extraient des fragments d’os qu’ils s’efforcent de situer dans une période et une culture données. L’analyse de restes humains issus des fouilles peut permettre d’identifier le sexe de l’individu, éventuellement son statut social, les maladies qui l’ont affecté et souvent même donner des indications sur les fonctionnements d’une société.

 

Le travail des paléo-généticiens consiste à extraire l’ADN des ossements pour analyser leur génome. On compare alors ce génome avec celui d’individus ayant vécu à d’autres périodes, dans d’autres lieux, ou issus de populations actuelles. De cette manière, on peut reconstruire les affiliations, c’est-à-dire les liens de parenté, de proximité génétique, mais aussi les migrations et les métissages survenus au cours du temps.

 

Comment les informations génomiques peuvent-elles raconter l’histoire biologique d’une population?

 

L’analyse génétique permet de caractériser l’histoire du peuplement d’une région donnée et donc aussi des déplacements des populations et leur métissage avec les communautés autochtones. C’est la paléogénomique qui a ainsi permis de montrer qu’il y a 8 500 ans les agriculteurs d’origine anatolienne ou égéenne se sont déplacés vers le Nord-Ouest de l’Europe. L’agriculture et la domestication des animaux se sont développées il y a 12 000 ans environ dans le Croissant fertile au Moyen-Orient, en Iran et en Anatolie.

 

Il y a 8 500 ans environ, ces agriculteurs ont commencé à migrer vers l’Europe à travers une route continentale qui partait de Grèce et passait par les Balkans, puis la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne pour arriver en France du Nord (Bassin parisien).Une autre route longeait les côtes méditerranéennes via ce qui est aujourd’hui la Croatie, l’Italie, la Sicile, la Sardaigne et la Corse pour gagner ensuite le sud de la France et le nord-est de la péninsule Ibérique.

 

Ces phénomènes étaient connus grâce à l’analyse de vestiges trouvés au cours des fouilles, qu’il s’agisse de fragments de céramique, d’outils en silex ou d’os d’animaux domestiqués comme le mouton, qui a été introduit par ces populations d’agriculteurs. Mais, à partir des matériaux à leur disposition, les archéologues ne pouvaient pas déterminer si seuls les savoir-faire et les techniques des agriculteurs du Croissant fertile avaient voyagé ou si les inventeurs de ces techniques s’étaient physiquement déplacés.

 

Grâce à l’analyse génomique, on a pu établir que les agriculteurs avaient croisé les chasseurs-cueilleurs autochtones installés depuis environ 14 500 ans en Europe et s’étaient partiellement métissés avec ces populations.

 

Peut-il arriver que l’analyse fondée sur le génome éclaire certaines réalités historiques sous un jour nouveau?

 

Cela s’est produit en 2012, lorsqu’ont été découverts dans la grotte de Denisova située dans les monts de l’Altaï, en Russie, les restes d’une jeune fille ayant vécu il y a au moins 50 000 ans. L’analyse du génome de sa phalange a permis de démontrer l’existence d’une population contemporaine des Néandertaliens. Cette population qui habitait l’Asie s’est répandue et s’est métissée avec les premiers Sapiens venus d’Afrique. Or, jusque-là, les paléoanthropologues ne soupçonnaient pas l’existence de cette population.

 

La migration vers l’Europe des Yamnayas, des nomades venus des steppes pontiques, au nord de la mer Noire, constitue un autre exemple. Ces populations, qui avaient une économie fondée sur l’élevage des bovins, ont déferlé sur l’Europe centrale et du Nord il y a quelque 5 000 ans.

 

Ces nomades des steppes, surtout des hommes, se sont alors métissés avec les agriculteurs autochtones du néolithique tardif. Mais leur succès reproductif étant plus élevé, il s’est alors produit un important remplacement génomique, ce qu’on appelle une introgression.

 

Aujourd’hui encore, en Bretagne, dans l’ouest de la France, en Irlande, au Royaume-Uni, 80 à 90 % des hommes portent le chromosome Y des Yamnayas. Ce phénomène n’était pas connu des archéologues parce qu’on n’avait pas trouvé de traces matérielles du passage des Yamnayas.

 

Connaît-on les causes de ces différentes migrations?

 

On peut envisager plusieurs causes, mais il ne s’agit là que d’hypothèses. Nous ne pouvons pas en apporter la preuve scientifique. Les raisons de ces déplacements pouvaient être climatiques, mais il pouvait s’agir aussi de raisons démographiques. Les migrations pouvaient en effet être motivées par des nécessités liées à la subsistance d’un groupe, à l’image des chasseurs-cueilleurs qui suivaient les migrations des grands animaux.

 

Lorsque le climat a évolué, les humains ont dû chercher d’autres régions où vivre. Des affrontements entre populations pourraient aussi être l’origine [des migrations]. Tout comme aujourd’hui, on se déplaçait probablement il y a des milliers d’années pour des raisons climatiques, de subsistance ou suite à des conflits.

 

Au vu de l’analyse du génome de nos ancêtres, peut-on dire que nous sommes tous des migrants?

 

Absolument. Pour commencer, nous sommes tous africains, parce que nos ancêtres viennent tous d’Afrique. Homo sapiens a évolué en Afrique et a quitté le continent par vagues. La dernière vague est celle de nos ancêtres directs. Et puis nous sommes tous des migrants parce que l’histoire de l’humanité est faite d’une succession de migrations. Depuis toujours, les populations se déplacent, se mélangent, et cela se traduit parfois par un remplacement des populations autochtones, mais pas toujours.

 

Nous ne sommes pas des sédentaires. Nous avons toujours dû bouger et nous adapter. Il n’existe pas de populations génétiquement «pures». Il faut d’ailleurs s’en réjouir parce que, biologiquement, nous avons besoin d’un brassage des génomes.

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