Joséphine Baker et sa «tribu arc-en-ciel», au nom de la fraternité universelle

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Temps de lecture: 4 minutes

Par Yves Denéchère, professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Angers

 

PARISCOSMOP reproduit cet article publié sur le site web The Conversation le 22 novembre 2021. 

 

Joséphine Baker (1906-1975) sera honorée au Panthéon le 30 novembre prochain. Le communiqué officiel de l’Élysée précise notamment: «engagée dans la Résistance, inlassable militante antiraciste, elle fut de tous les combats qui rassemblent les citoyens de bonne volonté, en France et de par le monde». De tous les engagements de sa vie celui qui concerne la cause des enfants et la fraternité universelle n’est pas le plus rappelé en ce moment. Il a pourtant marqué l’opinion publique d’alors et a contribué à populariser l’adoption internationale.

 

Après avoir servi la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, Joséphine Baker se marie avec le chef d’orchestre Jo Bouillon (1908-1984). N’ayant pas d’enfant, à plus de quarante ans, elle forme le projet de constituer une famille avec des enfants de toutes les couleurs et de les élever dans la fraternité et l’universalisme.

 

En 1954, d’une tournée au Japon, elle ramène Akio et Teruya (qui deviendra Janot en France), puis Jari, de Finlande et Luis, de Colombie. Le couple adopte ensuite deux petits Français de l’assistance publique: Jean-Claude et Moïse. Jo Bouillon estime que ce serait folie d’adopter d’autres enfants, mais la famille accueille encore en 1956 deux enfants recueillis dans l’Algérie en guerre: Brahim (qui deviendra Brian) né de parents berbères et Marianne, née de parents pieds-noirs, la première fille de la famille.

 

De sa tournée en Afrique de l’Ouest en 1957, l’artiste ramène Koffi, un bébé ivoirien. En 1959, après Mara, amérindien du Venezuela, est recueilli Noël, baptisé ainsi car trouvé dans un couffin dans une rue de Paris en fin d’année. Enfin, quelques années plus tard, Stellina, abandonnée à sa naissance en France par une amie marocaine de Joséphine Baker, sera la deuxième fille et la douzième enfant de la «tribu arc-en-ciel».

 

La notoriété de Joséphine Baker lui a permis de trouver aisément des intermédiaires pour l’aider à composer sa famille à un moment où la pratique des «adoptions entre pays» n’était pas régulée au niveau international. Bien souvent, les pionniers de l’adoption internationale allaient chercher directement un enfant à l’étranger. Il en a été ainsi pour la plupart des douze enfants adoptés selon la loi française de 1939 par Monsieur et Madame Bouillon.

 

Une famille très médiatisée

Pour Joséphine Baker, «ça ne sert à rien d’adopter des enfants de toutes les couleurs et de les garder pour soi ! Il faut les montrer, que les gens voient que c’est faisable, que des enfants de races différentes, élevés ensemble, comme des frères, n’ont pas d’animosité, que la haine raciale n’est pas naturelle. C’est une invention des hommes».

 

Tous les enfants sont élevés dans le respect de leurs origines et des religions que Joséphine Baker leur a attribuées: Janot est bouddhiste, Jari protestant, Koffi animiste, moïse juif, etc. Jo Bouillon a écrit pour tous une prière fraternelle œcuménique: «Ô Toi, Papa Bon Dieu, fais […] que nos frères et sœurs du monde entier ne puissent que s’aimer davantage dans la paix, la compréhension et la tolérance que Tu nous inspires chaque jour par l’amour que Tu nous portes».

 

Le couple Bouillon-Baker a décidé de transformer son domaine des Milandes en un centre touristique à la gloire de la fraternité de l’humanité. Sur les routes de Dordogne, on peut voir alors des panneaux invitant à visiter le «Village du monde», la «Capitale de la fraternité». À la fin des années 1950, le parc reçoit 300 000 visiteurs par an.

 

L’artiste se produit beaucoup car l’entretien de la famille et du domaine coûte fort cher. Sa carrière ne peut désormais être distinguée de sa vie familiale. «Dans mon village», chanson sentimentale mise en musique par Francis Lopez, est un énorme succès qui évoque ses «petits enfants» (dont le nombre augmente au fil des rééditions) et appelle à la fraternité universelle et à la paix. Le livre pour enfants La tribu arc-en-ciel (1957) dont elle a signé les textes avec Jo Bouillon, est une ode à la tolérance, à l’ouverture à l’autre.

 

En 1961, l’ORTF diffuse un reportage intitulé «Le père Noël chez Joséphine» qui montre le bonheur familial qui règne aux Milandes. À chaque interview par des médias français ou étrangers, elle évoque sa famille, ses enfants, son idéal humaniste vécu au jour le jour.

 

Les divergences du couple Baker-Bouillon sont fréquentes, notamment sur la difficile gestion des Milandes. À plusieurs reprises, le domaine manque de peu d’être vendu. Pour le sauver, Joséphine Baker joue de son image et sur la popularité de sa famille. Cependant, elle refuse catégoriquement l’idée de faire un film sur ses enfants: «ils sont là pour représenter un idéal et non pour être transformés en singes savants».

 

En 1964, des Français moyens comme des élites intellectuelles (François Mauriac) ou politiques (Antoine Pinay) et bien sûr des artistes (Line Renaud, Dalida) répondent à un appel lancé par Brigitte Bardot à la fin d’un journal télévisé pour aider Joséphine Baker et sa famille. Plusieurs mobilisations ne sauveront pas le domaine des Milandes d’où elle se fait expulser en 1969 dans des conditions dramatiques.

 

Une expérience unique

 

Après un passage à Paris, grâce à la Princesse de Monaco, la tribu arc-en-ciel trouve refuge sur la Côte d’Azur dans une villa à Roquebrune. C’est le moment où les difficultés scolaires, les mises en pension, la double difficulté d’être venus d’ailleurs et enfants de star compliquent les relations des adolescents avec leur mère. Aucun ne remet en cause l’idéal de fraternité universelle de leur mère mais ils s’opposent plutôt à elle sur les questions d’habillement, de longueur de cheveux, la mode beatnik, etc. De son côté, Joséphine Baker a très peur que ses enfants tournent mal, elle craint par-dessus tout la drogue.

 

À la disparition de Joséphine Baker en 1975, les «grands» ont dépassé les 20 ans, certains sont mariés et ont déjà des enfants; Stellina, la seule à vivre encore en permanence avec sa mère, a seulement 11 ans. Plusieurs fois l’artiste avait proclamé: «Il faut, après moi, quand je ne serai plus là, continuer l’idée qui m’a fait vous réunir».

 

En médiatisant son expérience, Joséphine Baker espérait que son exemple serait suivi et que des «tribus arc-en-ciel» se multiplieraient avec des enfants de couleurs, religions et origines différentes. En cela, son expérience a été un échec puisque ce type d’expériences ne s’est pas répandu. Néanmoins, dans la France des années 1960, les adoptions d’enfants étrangers se multiplient.

 

Maintes fois, l’artiste a indiqué la raison essentielle du succès des liens tissés entre ses enfants: adopter de tout petits enfants et les faire vivre ensemble, sans renier leurs origines, l’individuation n’étant pas un frein à la constitution d’une véritable adelphie. Les racines verticales créées par l’adoption entre les enfants et «les deux Jo», se doublèrent de racines horizontales entre les douze frères et sœurs.

 

Devenus adultes, les enfants arc-en-ciel ont témoigné des plus belles années de la tribu, que ce soit dans les médias ou en écrivant des livres. Ils n’ont pas reproduit l’action de leur mère. Huit des douze ont eu des enfants mais aucun d’entre eux n’a adopté. Cette éventualité n’a pas été un sujet de conversation entre frères et sœurs. Ils ont vécu l’aventure de Joséphine Baker et la vivent encore. Aujourd’hui, ils participent activement aux hommages rendus à leur mère autour de son entrée au Panthéon.