Les restitutions de patrimoine: vues d'ici et vues d'ailleurs

Bénin, Abomey, cour du palais de Glèlè ou de Ghézo, vers 1934 / François Steinwetz © Musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Pauline Guyon

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Temps de lecture: 5 minutes

Par Wilson OSORIO

 

Le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017 a tout déclenché. «Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain». Une déflagration a d’abord parcouru  la France puis les autres nations ex colonisatrices européennes. Un an après, le rapport officiel Sarr-Savoy tombait et montrait le chemin à suivre pour les restitutions. Des frissons ont secoué le monde scientifique retranché dans les musées. Aujourd’hui, les premières restitutions ont déjà eu lieu et les voix pour et contre sont loin de s’éteindre.

 

Le «Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle» a le mérite de mettre les choses à plat. Il est le résultat d’un an de recherches entreprises par Felwine Sarr, professeur à l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis (Sénégal) et Mme Bénédicte SAVOY, professeure à la Technische Universität de Berlin et titulaire d’une chaire internationale au Collège de France. Sans aucun détour, le rapport recommande qu’à chaque fois qu’un pays africain effectue une demande officielle de restitution de son patrimoine, la France doit l’accepter lorsque la recherche démontre que les œuvres demandées ont été mal acquises.

 

Le rapport s’appuie sur le constat selon lequel la quasi-totalité du patrimoine matériel des pays d’Afrique situés au sud du Sahara se trouve conservée hors du continent africain. Seulement en France, au moins 80 000 objets d’art se trouvent dans ses collections publiques, dont 70 000 au Musée du quai Branly. Selon un article de Bénédicte Savoy, les grands musées publics de Paris, Berlin, Londres, Bruxelles, Vienne, Amsterdam et Leyde concentrent plus d’un demi-million de pièces africaines.

 

Un mouvement de repentance

 

Après les déclarations de Macron et le rapport Sarr-Savoy, un mouvement de repentance général parcourt les pays occidentaux. Les anciens empires, ex-puissances colonisatrices, ne peuvent plus rester impassibles face aux demandes de la société civile et des états africains. Malgré un Code du patrimoine qui statue l’inaliénabilité, l’insaisissabilité et l’imprescriptibilité des collections françaises, le gouvernement a adopté une loi dérogatoire qui autorise les premières restitutions au Bénin et au Sénégal. Ce pas historique de la France va certainement être suivi par d’autres pays européens.

 

La Belgique a récemment annoncé la restitution d’entre 1 500 et 35 000 objets culturels à la République du Congo, autrefois colonie belge. En Allemagne, les ministres de la culture des 16 États se sont engagés en mars 2019 à créer les conditions nécessaires au retour des objets des collections publiques issus des anciennes colonies «d’une manière qui s’avère aujourd’hui légalement ou moralement injustifiable».

 

Hartmut Dorgerloh, directeur du Forum Humboldt à Berlin, a fait savoir en mars dernier que le musée envisageait de restituer en 2022 sa collection de bronzes de Bénin au Nigéria. Il a même déclaré que les pièces d’origine douteuse du musée porteraient désormais l’inscription «La restitution est possible». Et la Fédération des musées allemands vient de publier en trois langues la nouvelle édition du «Guide pour le traitement des biens des collections issus de contextes coloniaux».

 

Aux Pays-Bas, le Musée national des cultures du monde fait figure de pionnier. Début 2017, il a été l’un des premiers musées d’Europe à mettre en place des mécanismes de restitution des objets issus des anciennes colonies. Des restitutions avaient déjà eu lieu au cours des décennies précédentes, mais les réclamations avaient toujours été traitées au cas par cas. Des directives ont été adoptées en 2019 et publiées dans un document intitulé «Retour des objets culturels: principes et procédures».

 

Ces directives comprennent un «engagement à examiner et évaluer de manière transparente les demandes de restitution d’objets culturels selon des normes de respect, de coopération et de promptitude». Elles ne se limitent pas au patrimoine volé. Elles engagent le musée à restituer les objets présentant une grande valeur pour les communautés d’origine, quelle que soit la façon dont ils ont été obtenus. Les requérants ne sont pas non plus obligés de prouver qu’ils disposent d’un musée approprié pour abriter les objets restitués, un argument souvent avancé pour justifier les refus de restitution.

 

Côté anglo-saxon: les États-Unis ont restitué à l’Irak en juillet dernier 17 000 pièces archéologiques pillées lors des conflits qui ont dévasté l’Irak au cours des dernières décennies. Et ce 23 septembre, une dernière restitution a eue lieu à la Smithsonian Institution à Washington: la tablette de Gilgamesh, l’une des plus anciennes œuvres littéraires de l’Histoire. «J’espère que dans un futur proche nous pourrons récupérer le reste de nos biens, notamment en Europe», a déclaré le ministre irakien de la culture Hassan Nadhem.

 

Pas un fait isolé

 

Par ailleurs, les restitutions du patrimoine africain ne sont pas un fait isolé. Elles attestent de l’intérêt de plus en plus grandissant aux injustices commises pendant l’époque coloniale. Le mouvement Black Lives Matter et les diverses protestations contre les symboles et les monuments érigés à la gloire des figures de l’esclavagisme ou du colonialisme, font partie d’un éveil citoyen et d’un changement de paradigme social. Les demandes de restitution peuvent être interprétées également comme un souhait de réparer les crimes de l’histoire. Mais elles ne sont toujours pas vues de manière consensuelle.

 

Des artistes, des conservateurs, des responsables de musées, des hommes politiques, des marchands d’art… Ils ont tous des avis contradictoires et parfois irréconciliables au sujet des restitutions. Au moment de sa remise, le président du Musée du quai Branly Emmanuel Kasarhérou a qualifié le rapport Sarr-Savoy de «trop militant [… ] très général» (article en espagnol). Son discours est plus nuancé aujourd’hui. Il plaide pour poser un autre regard sur la mission des musées et pour reconsidérer les paradigmes de travail.

 

Les collectionneurs et marchands

 

L’avocat spécialisé en droit du marché de l’art et des biens culturels Yves-Bernard Debie a été mandaté par les collectionneurs et marchands comme interlocuteur des parlementaires au sujet des restitutions.  Lors d’un débat sur la chaîne France 24 le mardi 26 octobre, il a affirmé que «...la boîte de Pandore a été ouverte par Emmanuel Macron. Je ne suis pas certain qu’il s’en soit rendu compte en 2017. Toutes ces demandes aujourd’hui sont légitimes d’un point de vue intellectuel. Dans la loi [Code du patrimoine], l’article 451 existe toujours, il faudra d’autres lois d’exception».

 

M. Debie fait référence aux demandes de restitution en cours présentées par le Mali, le Madagascar, l’Éthiopie, le Sénégal, le Tchad et la Côte d’Ivoire. Cependant, il s’oppose aux restitutions et plaide pour revenir avant tout à la question de l’inaliénabilité, ce qui équivaut à maintenir le statu quo. Il lance un avertissement «il faut garder à l’esprit qu’elle [l’inaliénabilité] permet aussi de protéger bien d’autres œuvres, celles du Louvre raflées lors des guerres napoléoniennes, par exemple» (Télérama, 19/01/21).

 

Les marchands d’art reconnaissent le bien-fondé des restitutions mais certains constatent un changement de regard sur leur profession. En déclarations à France Culture, émission Les Matins du 28 octobre, l’antiquaire et membre de la Compagnie nationale d’experts Bernard Dulon a déclaré: «au début nous étions considérés comme des chantres de l’antiracisme, des gens qui faisaient rentrer enfin les arts d’Afrique et d’Océanie dans le grand cortège des beaux-arts. Depuis quelque temps, avec ces histoires de restitution, on voit bien que ça a fait changer un petit peu l’esprit du public qui nous considère maintenant comme d’horribles profiteurs de période coloniale…».

 

Les artistes

 

Quelle est votre position au sujet de la restitution du patrimoine africain aux pays d’origine des œuvres? C’était la question posée par Philippe Dagen, commissaire de l’exposition Ex Africa (Musée du quai Branly du 19 mai au 11 juillet 2021), à plusieurs plasticiens ici présents. L’artiste béninois Romuald Hazoumé, né en 1962 à Porto-Novo, répondait ainsi à la question: «Je suis contre, et la raison est simple: le gouvernement du président actuel, Patrice Talon, a la volonté de ramener ce patrimoine, mais qu’en sera-t-il après lui? En Afrique, lorsqu’un chef d’État arrive, il fait table rase de ce que son prédécesseur a réalisé… Qu’est-ce qui nous garantit que ces pièces resteront bien dans un musée, visibles par tous, propriété de tous les Béninois, lorsque l’équipe actuelle ne sera plus au pouvoir? Rien, et c’est ce qui m’inquiète. Je ne veux pas les perdre une deuxième fois».

 

De son côté, l’artiste camerounaise Pascale Marthine Tayou, née à Nkongsamba en 1966, donnait cette réponse: «Ma position au sujet de la restitution du patrimoine africain au pays d’origine implique la réponse sur les questions de l’effacement des frontières entre peuples, c’est-à-dire que l’objet placé ici ou ailleurs doit rester au centre d’un héritage commun universel et que sans aucun procès, tout objet volé ou dérobé et ensuite retrouvé doit être restitué et replacé sur le territoire légal de son légitime propriétaire avec en prime lors du retour dudit bien les conditions normales de jouissance et de gestion adaptées».

 

Les politiciens

 

Le ministre béninois des affaires étrangères Aurélien Agbenonci, interviewé cette semaine sur France 24, affirmait que «cet acte [des restitutions] va nous conduire vers une réparation, vers ce que j’appelle un acte de justice mémorielle qui fonde de nouveaux partenariats entre nous…». Il conteste l’un des arguments opposé aux restitutions: «dire que l’Afrique n’est pas préparée… ce sont des arguties de personnes qui sont contre la restitution de nos biens».

 

Pour défendre sa politique des restitutions, Emmanuel Macron évoque l’engagement qu’il avait pris devant des étudiants à Ouagadougou en 2017 et le fait que la France ne pouvait pas rester passive devant le fait que, selon lui, 95% du patrimoine africain se situerait en dehors de l’Afrique. Lors de son discours prononcé au quai Branly le 27 octobre dernier, il a déclaré: «Toute jeunesse a besoin de s’approprier de l’histoire de son pays pour mieux bâtir son futur… Il n’y a aucune raison pour que la jeunesse africaine soit condamnée à ne pas avoir accès à son patrimoine». 

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